29
Tout a commencé avec Katya Orlova et l’autel d’ossements, mais ça a fini par l’Assassinat. Et pas n’importe quel Assassinat. L’Assassinat, avec un grand A.
Tu comprends, l’homme sur la butte herbeuse, c’était moi.
Oui, tu as bien entendu. C’est moi qui ai assassiné le président John Fitzgerald Kennedy. D’accord, Lee Harvey Oswald lui a aussi tiré dessus, et il se peut même qu’il l’ait touché, à moins que ce ne soit sa balle qui ait atteint le gouverneur du Texas. Bon sang, comment s’appelait ce bonhomme, déjà ? Connors ? Connelly ? Quelque chose comme ça. C’est drôle que je n’arrive pas à m’en souvenir, quand on y réfléchit… Enfin, je ne me suis jamais intéressé à lui. Une seule chose compte : c’est ma balle qui a atteint la tête du président. C’est moi qui l’ai tué. On a mis ça sur le dos de Lee Oswald, évidemment, bien que la plupart des gens n’aient jamais cru qu’il avait agi seul, ce qui tend à prouver qu’on ne peut pas tromper tout le monde, même pas une partie du temps. Mais ce bon vieil Oswald n’était qu’un crétin de communiste qu’on avait piégé pour lui faire porter le chapeau.
La balle qui a tué Kennedy, c’est moi qui l’ai tirée.
Mais je vais plus vite que la musique. En réalité, tout a commencé un soir de juillet, un an avant l’assassinat de Kennedy, le soir où j’ai entendu parler pour la première fois de l’autel d’ossements. C’était à Hollywood, dans un box de cuir rouge du Brown Derby ; on mangeait des salades Cobb en buvant un saint-émilion 1959 passable, mais dix fois trop cher. « On », c’est-à-dire ma femme, Katya, Marilyn Monroe et moi.
Ouais, Marilyn Monroe elle-même. La star.
C’est drôle comme ce simple mot lui colle à la peau, et en même temps ne lui rend pas justice. Pas plus que les millions d’autres mots qu’on a pu écrire sur elle, tant de son vivant que depuis sa mort. Peut-être que c’est parce qu’on la voit tous à travers l’écran de nos propres mensonges, de nos propres tromperies.
En tout cas, ça vaut pour moi.
À ce moment-là, il y avait sept mois que j’espionnais Marilyn Monroe, et quand je dis que je l’espionnais, c’était officiellement pour le compte d’autorités constituées. Je travaillais, le jour, pour la Twentieth Century Fox. Je faisais du repérage pour eux, mais ce n’était qu’une couverture imaginée par mon employeur, la CIA – oui, l’agence de renseignements. Malgré le plantage de McCarthy, les grands manitous, à Langley, étaient convaincus qu’Hollywood était un repaire grouillant d’activistes anti-américains. Ma mission constituait à faire ami-ami avec les indigènes afin de nous permettre de séparer le bon grain de l’ivraie, les dangereux communistes.
Je trouvais depuis le début qu’on me faisait jouer petit bras, là, et que c’était un gâchis complet de mon temps et de mon talent. Pour ma mission précédente, on m’avait envoyé au Congo éliminer quelques individus dont je tairai les noms, et par comparaison la faune de L.A. me faisait vraiment l’impression d’une bande de toutous apprivoisés.
Sauf que les choses sont devenues plus intéressantes à partir du moment où le président des États-Unis a commencé à faire des confidences sur l’oreiller à une actrice qui avalait des barbituriques comme si c’était des bonbons. Quand ils ont découvert qu’il avait l’imprudence d’aborder avec elle des questions relevant de la sécurité nationale, les grands manitous ont commencé à flipper pour de bon, probablement aussi parce que Marilyn avait naguère été la femme d’Arthur Miller, l’auteur dramatique, qui s’était vu refuser un passeport pour ses « sympathies communistes ».
Entrer en relation avec la bonne amie de Marilyn, Katya Orlova, et sortir avec elle faisait simplement partie du boulot, ce n’était qu’un moyen de me rapprocher de Marilyn en personne. C’est moi qui avais eu l’idée d’épouser cette fille, et je me demande encore aujourd’hui pourquoi je l’ai fait ; peut-être juste par désœuvrement, pour tromper mon ennui d’être coincé là, à Hollywood, la ville mirage.
Je crois quand même que c’était plus compliqué que ça. À l’époque j’étais encore jeune, je n’avais que vingt-six ans, et je n’avais fait que glandouiller toute ma vie. J’étais orphelin de naissance, je n’avais jamais eu de famille à moi, et j’étais trop secret pour me faire des amis. Les seules femmes que j’avais connues étaient soit des putains, soit des coucheries d’un soir. Katya était la première personne à m’avoir dit qu’elle m’aimait, et à le penser. Elle me faisait ressentir une chose que je n’avais jamais éprouvée avant. Je pense qu’on pourrait appeler ça « être chéri ».
Quoi qu’il en soit, la vérité c’est que j’ai aimé être marié avec Katya. On s’amusait bien, tous les deux.
Elle avait une gamine de huit ans, cadeau d’un amant qui avait depuis longtemps disparu du paysage, et on faisait une vraie petite famille, tous les trois, ce qui me plaisait plutôt. Anna Larina – c’était le nom de la petite – avait failli mourir quand elle avait quatre ans, de leucémie, je pense, mais apparemment elle était guérie, et Katya la gâtait un peu à cause de ça. Cela dit, ce n’était pas une mauvaise gosse. Elle était juste un peu difficile à cerner.
Donc, il y avait Katya, sa fille, et mon « boulot » au studio où je fréquentais toutes sortes de vedettes de cinéma glamour, et tout ça était bel et bon. Mais il y avait encore meilleur. Le plus génial, le plus délicieusement ironique de l’affaire, c’est que la CIA – qui s’acharnait tellement à voir des communistes derrière tous les buissons dans les jardins des actrices et sous le lit de tous les metteurs en scène – était loin d’imaginer que Mike O’Malley, son fringant agent à Hollywood, était lui-même une taupe du KGB.
Tu veux savoir pourquoi ? Pourquoi j’étais devenu une taupe qui avait vendu les secrets de son pays à l’ennemi communiste ?
Eh bien, c’était parti d’un petit truc de rien du tout. J’avais un peu trop parié sur les canassons, et je m’étais mis dans de sales draps avec un bookmaker qui menaçait de me faire sauter les rotules si je ne payais pas mes dettes. Et à peu près au moment où je commençais à être vraiment désespéré, un type s’est pointé et m’a proposé mille dollars en échange du nom d’un agent double à Mexico. Ce qu’on n’imagine jamais sur le coup, c’est qu’à partir du moment où on l’a fait une fois, on ne peut pas faire autrement que de continuer. Quand on a mis le doigt dans l’engrenage, il n’y a pas de retour en arrière possible. Après ça, on ne fait que creuser sa tombe, de plus en plus profondément.
D’un autre côté, il faut dire que je ne m’étais jamais encombré d’un excès de scrupules, parce que balancer ce type à Mexico en sachant qu’il allait se faire buter ne m’avait pas vraiment préoccupé. Et rien de ce que j’ai pu faire par la suite ne m’a empêché de dormir non plus.
Et puisque j’en suis à me confesser, je vais te dire autre chose. Ça me plaisait de faire l’espion – les déguisements, les mensonges, le double jeu. Même tuer, j’aimais ça. Ce n’était qu’un jeu pour moi, et j’adorais y jouer.
Nous étions donc au Brown Derby, un soir de l’été 1962. Katya, Marilyn et moi.
Marilyn s’était « déguisée », comme elle se plaisait à le dire, et pour un déguisement je dois dire qu’il n’était pas mauvais. Elle avait dissimulé ses cheveux platine sous un foulard, elle n’était pas maquillée, et je la trouvais sans charme, avec ses taches de rousseur et ses yeux marron. Elle avait mis une robe bon marché, une pauvre chose avec des fleurettes roses. Dieu sait où elle l’avait dégottée, probablement dans le coin des soldes, au sous-sol d’un supermarché. Et malgré tout, sur elle, cette robe collait à des endroits tellement sexy que dans certains États elle se serait fait arrêter pour attentat à la pudeur.
Mais le plus fort, je trouve, ce qui rendait son déguisement tellement génial, c’est qu’elle arrivait à changer sa démarche. Tu sais, ce déhanchement, cette croupe ondulante. Elle avait le chic pour balancer son derrière ; la séduction, la sexualité à l’état pur. La quintessence de Marilyn Monroe. Si cette femme avait pu breveter ce déhanchement, il se serait vendu comme des cerceaux de hula hoop, et elle se serait fait une montagne de blé avec.
Le plus drôle, c’est que ça ne lui aurait pas fait de mal. Elle n’était payée que cent mille dollars pour le premier rôle de Something’s Got to Give, ce qui pouvait paraître un paquet, à l’époque, mais quand on pense au million que Liz Taylor avait touché pour Cléopâtre… Et quand on est une vedette de cinéma, il faut vivre comme une vedette.
Bref, Marilyn était « déguisée », ce soir-là, mais elle s’était débrouillée pour qu’on nous installe juste à côté de son effigie sur le « mur des célébrités » – des caricatures encadrées de vedettes de cinéma pas toujours si célèbres que ça et de diverses grosses légumes de Hollywood depuis l’avènement du parlant. Elle s’était assurée qu’il y avait une prise téléphonique dans le box, pour que le serveur puisse lui apporter un téléphone si elle recevait un coup de fil important. Nous venions de nous asseoir quand une fille avec un plateau de cigarettes et un appareil photo s’est pointée et a proposé de nous prendre en photo pour un dollar, et Marilyn a répondu : « Bien sûr, mon chou. Pourquoi pas ? »
Je ne voyais pas la logique de tout ça, aller incognito dans un endroit où, elle aurait beau faire, elle était sûre que tout le monde la reconnaîtrait. Pendant tout le temps que j’ai passé dans l’orbite de cette femme, je n’y ai jamais rien compris. Cela dit, je ne l’ai probablement jamais vue qu’en train de faire son numéro.
« Tu la regardes et tu vois une vedette de cinéma mondialement célèbre », m’avait dit Katya, un jour. « Mais à l’intérieur c’est une petite fille terrifiée, angoissée de ne plus être rien du tout si on lui enlève ses cheveux blonds et ses seins. Elle voudrait être aimée pour elle-même, sans réserve et sans condition, et pas comme un objet sexuel. »
Un amour sans réserve et sans condition. Ouais, c’était bien joli tout ça, mais j’avais depuis longtemps découvert qu’on n’avait jamais rien sans rien. D’un autre côté, ça expliquait peut-être qu’une vedette de cinéma mondialement célèbre finisse par avoir pour meilleure amie une assistante caméraman.
Parce que, quand Katya Orlova vous aimait, c’était sans réserve et sans condition.
Donc, ce soir-là, au Brown Derby, attablés devant nos salades Cobb, Marilyn s’est mise à parler sexe de cette voix d’alcôve, essoufflée, qui n’était qu’à elle.
« S’il y avait un Oscar de la simulation, disait-elle, il y en aurait tellement sur le dessus de ma cheminée qu’elle s’écroulerait. Certaines de mes meilleures performances, je les ai livrées pour faire croire à mes amants qu’ils m’envoyaient au septième ciel.
— Comme s’ils avaient besoin de ça, ai-je répondu », pensant que tous les types avec qui elle avait couché se foutaient probablement comme de leur première chemise de savoir si elle prenait son pied ou si elle chantait l’Alléluia de Haendel.
Elle m’a fait une grimace, mais elle avait des étoiles dans les yeux. Elle aimait bien qu’on la charrie un peu, et elle jubilait intérieurement à l’idée qu’à ce moment même j’imaginais probablement à quoi aurait ressemblé une partie de jambes en l’air avec elle, ce qui était bien le cas. Je ne suis pas de bois.
Et puis le sourire est devenu fragile, et un ange est passé. Alors Katya, qui volait toujours au secours de Marilyn, a dit :
« C’est à peine si tu as touché à ta salade, ce soir, chérie. Tu as juste tout mélangé dans ton assiette. Il faut que tu manges. Tu maigris trop. »
Ce qui lui a tellement plu qu’elle a tendu le bras, s’est pincée la peau et a dit en riant :
« John m’aime bien comme ça, un peu maigre. Il ne me l’a jamais dit ouvertement, mais je pense qu’il me trouvait trop grosse, pendant un moment. Il aime que je pose devant lui en manteau de fourrure, sans rien dessous, que je fasse mon truc avec mes épaules, et que le manteau glisse par terre… »
Nous avons échangé un regard, Katya et moi, mais nous n’avons rien dit. Pour Marilyn, c’était comme si nous n’étions pas là, ou bien elle n’avait pas assez de jugeote pour se rendre compte à quel point c’était bizarre qu’elle parle avec cette désinvolture de ses séances de baise avec le président des États-Unis.
« En réalité, a-t-elle continué, John fait l’amour comme un petit garçon. Enfin, ce n’est pas grave, parce qu’il est plutôt gentil, et puis il me parle de politique et de tout un tas de choses. Il me traite comme si j’avais une cervelle, pas comme si je n’étais qu’un cul et des nichons. »
Là, j’ai tiqué, je n’ai pas pu m’en empêcher. Ma fourchette de salade s’est arrêtée à mi-chemin de ma bouche pendant que mon esprit essayait d’intégrer ce remarquable exemple d’aveuglement. Je pensais aux dossiers secrets que j’avais lus sur les ébats sexuels du président. Les orgies dans la piscine de la Maison Blanche, les innombrables aventures d’une nuit, ou plutôt d’une demi-heure, un défilé quasiment ininterrompu de femmes, des créatures huppées et des traînées, et la façon dont il en parlait. En les traitant de poontang. Des putes. Des culs et des nichons.
Et voilà que Miss Sex Appeal en personne s’imaginait que ce qui intéressait ce type chez elle, c’était son intellect rare et précieux.
« James Joyce savait vraiment pénétrer l’âme humaine, vous ne trouvez pas ? disait maintenant Marilyn (et ne me demande pas comment elle était passée de ses séances de baise avec le président au programme de l’UV 101 d’anglais). J’ai lu les divagations mentales de Molly Bloom – vous voyez, Mike, j’arrive à parler aussi bien que vous… Enfin, ce Joyce, voilà un homme qui avait le chic pour écrire ce qu’une femme avait dans la tête. Il a bien pigé, hein ? Toute notre souffrance, notre insécurité. Et j’ai lu Shakespeare, aussi, j’en ai même appris des passages entiers par cœur, parce que je me suis dit que je pourrais produire un festival Marilyn Monroe de films shakespeariens et jouer dedans. J’aborderais toutes ses principales pièces du point de vue féminin.
— Oh, chérie, j’adore ça ! » a fait Katya, et je voyais bien que l’enthousiasme de sa voix n’était pas feint, bénie soit-elle. Elle avait le cœur le plus généreux qui soit, et quand elle croyait en vous, elle y croyait dur comme fer, sans réserve. « Un Shakespeare femme. Et rends-toi compte comme ça montrera à tout le monde la merveilleuse actrice que tu es. »
Marilyn était rayonnante.
« Je suis sûre que je remporterai un Oscar pour l’une de mes femmes shakespeariennes, ou même plusieurs. Ne riez pas, Mike.
— Mais je ne ris pas, ai-je dit, et si quelqu’un avait mérité un Oscar, c’était bien moi.
— Oh, Kat, dit Marilyn, tu n’imagines pas ce que j’aurais aimé en parler à John, avoir son avis là-dessus, mais quand j’ai essayé de le joindre j’ai découvert qu’ils avaient changé son numéro, le numéro spécial qu’il m’avait donné, celui du Bureau ovale à la Maison Blanche. Alors j’ai appelé le standard, mais on n’a pas voulu me le passer. »
Tiens, tiens, me suis-je dit. Voilà qui est intéressant.
Je me souvenais évidemment de la soirée de collecte de fonds des démocrates, au Madison Square Garden, quelques semaines auparavant, au cours de laquelle Marilyn avait chanté « Happy Birthday, Mr. President », suintant le sexe par tous les pores de sa peau dans sa robe brodée de pierreries à douze mille dollars signée Jean Louis, et son étole de fourrure. Elle n’aurait pas pu déclarer plus ouvertement, plus ostensiblement ce qu’il en était si elle avait déclaré au journal de vingt heures « Je couche avec John Fitzgerald Kennedy ».
Pas étonnant, donc, que ce soir-là, ceux qui tiraient les ficelles dans l’entourage du président aient senti leurs cheveux se dresser sur leur tête. Et il était grandement temps, si tu veux mon avis. L’affaire avait démarré en décembre, et tous ceux qui comptaient un tant soit peu à Washington étaient au courant. À commencer probablement par les médias dans leur ensemble, mais ils se gardaient bien de mettre ce genre de trucs en première page, ne souhaitant pas nuire au prestige de la fonction, c’est du moins ce qu’ils racontaient. Bon sang, peut-être qu’ils aimaient tout simplement bien John et souhaitaient sa réélection. Sans compter qu’un paquet de journalistes, surtout ceux du Washington Post, étaient invités à ces fêtes dans la piscine de la Maison Blanche.
Mais Marilyn ne pouvait pas s’empêcher de le clamer à la face du monde. Et qu’est-ce que tu veux ? La primaire pour la sénatoriale du frangin Teddy se pointait à l’horizon en septembre, avec le fiasco de la baie des Cochons l’administration en avait pris plein la poire et elle ne s’en était pas encore remise. Dans ce contexte, ils n’avaient vraiment pas besoin qu’une histoire de fesses scandaleuse à la Maison Blanche, qui plus est avec la femme la plus célèbre du monde, vienne encore ternir l’image du président.
« J’ai quand même pu en parler à Bobby, poursuivait Marilyn. On s’est rencontrés, le soir où j’ai chanté “Happy Birthday”, et il m’a tellement aidée pour tout, ces dernières semaines. C’est quelqu’un de merveilleux à qui raconter ses problèmes et ses rêves. »
J’ai ravalé un hoquet en engloutissant un bout de bacon et j’ai manqué m’étouffer. Katya faisait des petits « hum, hum » apaisants, mais elle avait maintenant le front barré par un pli soucieux.
Marilyn a mis ses coudes sur la table, elle s’est penchée en avant et a promené un regard furtif sur le restaurant comme si elle craignait que des gens nous écoutent, planqués derrière les plantes vertes.
« Vous avez probablement entendu les rumeurs au sujet de Bobby et de moi, je suppose. On dirait que tout à coup Hollywood n’a pas d’autre sujet de conversation.
— Ça, c’est vraiment bizarre », dis-je.
Katya m’a flanqué un coup de pied dans le tibia. « Eh bien, il n’y a rien de vrai là-dedans. D’accord, on a fait l’amour, mais quand j’entends certaines des choses qu’on aurait faites – eh bien, ce ne sont que des mensonges. »
Robert Kennedy, le frère du président et l’attorney général des États-Unis, était beaucoup allé à Hollywood, cet été-là, pour monter le financement de l’adaptation à l’écran de The Enemy Within, son best-seller sur sa croisade contre le crime organisé. J’avais la certitude qu’il y avait eu des fêtes plutôt débridées dans une maison sur la plage de Santa Monica qui appartenait au beau-frère de Bobby, Peter Lawford. Ce n’étaient pas les chambres qui manquaient dans cette maison, mais le bruit courait que l’endroit où Bobby et Marilyn préféraient s’envoyer en l’air était la baignoire.
« Je pense que toutes ces terribles rumeurs lui prennent la tête, à Bobby, disait Marilyn. Parce que maintenant, c’est bizarre ce qui se passe avec lui aussi. C’est comme s’ils essayaient tous de le couper de moi, exactement comme ils le font avec le président. »
J’ai rouvert la bouche, Katya m’a redonné un coup de pied dans le tibia, alors je l’ai refermée.
Mais Marilyn semblait avoir lu mes pensées, à croire qu’elles étaient apparues dans une bulle au-dessus de ma tête, comme dans les bandes dessinées.
« Je ne suis pas idiote, Mike, alors arrêtez de penser ça », a-t-elle dit, en réussissant à avoir l’air à la fois sévère et mélancolique. Un sacré exploit, à mon avis. « Je pense qu’ils ont réussi à le convaincre que j’allais tout raconter sur nous dans une conférence de presse, parce qu’il a dit… » J’étais sûr qu’elle s’apprêtait à sortir quelque chose de vraiment croustillant mais elle s’est interrompue, et j’ai failli laisser échapper un juron. Mais à la place elle a dit : « Jack a envoyé quelqu’un chez moi pour me dire que c’était fini. Il aurait tout de même pu avoir le courage de me dire au revoir en face.
— Oh ! Marilyn, a fait Katya en tendant la main pour la poser sur son bras. Tu sais comment sont les hommes. Ils n’aiment pas les scènes.
— Les hommes sont vraiment comme ça, Mike ? »
J’ai eu du mal à la regarder en face. Elle avait vraiment le cœur brisé. Au sens propre du terme : fendu en deux, et ça m’a étonné. Assurément, une fille qui avait déroulé autant de câble devait connaître la musique. Je veux dire, ce n’était pas comme si elle avait pu s’imaginer que John divorcerait d’avec Jackie pour l’épouser, non ?
« Franchement ? On préférait se faire frire dans l’huile bouillante, empaler sur une fourche et écorcher vifs. Avec les femmes, on est tous des lâches. Pas un pour racheter l’autre », ai-je dit.
Marilyn a hoché solennellement la tête comme si je lui avais révélé le secret d’un des plus grands mystères de la vie et, pour la première fois, moi, Mike O’Malley, je me suis senti navré pour elle.
Katya m’avait raconté l’enfance de Marilyn, la petite bâtarde, comment sa mère enchaînait les séjours dans des asiles de fous pendant qu’on la collait dans des orphelinats et des familles d’accueil, une enfant pas désirée, pas aimée, qui était devenue une déesse du sexe, une femme qu’aucun homme n’aurait jamais pu larguer. Et voilà qu’elle se faisait jeter comme les ordures de la veille, et ouais, c’était de la bêtise de sa part de ne pas avoir vu venir le coup, mais c’était triste aussi.
Et puis elle a dit un truc sorti de nulle part, qui m’a collé au tapis.
« Mais je survivrai à ça, parce que pour la première fois de ma vie je me sens forte à l’intérieur. Oh, je sais que ce que j’ai pourrait ne pas durer toujours – la gloire est éphémère, comme on dit. Mais tant que ça ira, ça ira, et je survivrai parce que je suis consciente de ma vraie valeur. Non seulement je sais de quoi je suis capable, mais je sais ce que je dois faire. »
Cette fois, Katya a tendu le bras à travers la table et lui a pris la main.
« Tu as toujours été forte. On ne peut pas arriver là où tu en es sans une grande force intérieure. Tu es coriace. »
Marilyn lui a lancé un sourire un peu tremblant.
« Et tu as toujours vu ce qu’il y avait de meilleur en moi, Kat. C’est pour ça que je t’aime. Mais moi, je n’ai pas toujours vu le meilleur en moi-même. Jusqu’à maintenant. Alors ils n’ont pas besoin de s’inquiéter de moi, ces standardistes et ces hommes avec leurs costumes sombres et leurs visages durs. Je ne ferais jamais rien qui pourrait le gêner.
— Je sais que ce sera difficile, mais tu fais vraiment ce qu’il faut », a dit Katya.
Elle avait quand même l’air inquiète.
À moins que, comme moi, elle ne voie pas très bien où tout ça allait mener, mais se doutait bien que ce n’était pas vers une issue heureuse.
« Oh, oui ! s’est exclamée Marilyn. C’est ce qu’il faut que je fasse, je le sais. Parce que John a besoin de moi plus que jamais. C’est un homme qui peut changer notre pays. Il a partagé sa vision avec moi, alors je le sais. S’il arrive à faire ce qu’il veut, aucun enfant n’aura plus jamais faim, personne ne dormira plus dans la rue et ne cherchera plus à manger dans les poubelles… »
Et ainsi de suite. Tout ça ressemblait aux pires slogans de campagne électorale, alors j’ai fermé les oreilles et je me suis amusé à essayer de voir combien de caricatures sur le mur j’arrivais à reconnaître.
Jusqu’à ce que je l’entende dire à Katya :
« C’est pour ça que je vais lui donner ton amulette magique, Kat. Celle de l’autel d’ossements. Pour qu’il puisse faire tout ce qu’il faut. Au moins, je pourrai l’aider comme ça. »
Un autel d’ossements ?
C’était tellement saugrenu, tellement biscornu que j’ai failli louper la réaction de Katya. C’était l’illustration même d’une expression que je n’avais jusque-là rencontrée que dans les livres : son visage s’était littéralement vidé de son sang, comme si quelqu’un s’était jeté sur elle avec un couteau et lui avait tranché la gorge.
Quand elle a enfin réussi à parler, ça a été d’une voix étranglée, réduite à un soupir rauque.
« Marilyn, je t’en prie. Ça devait rester entre nous. Notre secret. Tu avais promis.
— Je sais, et j’avais bien l’intention de tenir parole, vraiment. Mais ça, c’était avant. Il ne va pas bien, Kat. Il est plus malade que la plupart des gens ne le pensent. La maladie d’Addison est en train de le tuer, et il souffre constamment. Alors il faut que je la lui donne, parce qu’il n’y aura pas de limite à ce qu’il réussira pourvu qu’il en ait les moyens. »
Les mains de Katya étaient posées à plat sur la table, et elle appuyait si fort dessus que ses jointures avaient blanchi. J’ai tendu la main et serré l’un de ses poignets assez fort pour attirer son attention.
« C’est quoi, cet autel d’ossements ? »
Katya ne m’a pas regardé, n’a pas bougé d’un cil.
« Marilyn, écoute-moi. C’est rigoureusement impossible. Tu ne peux pas donner le… l’amulette magique au président Kennedy, a-t-elle articulé.
— Mais pourquoi pas ? Regarde ce que ça m’a fait à moi. D’abord, ça m’a aidée avec ce petit problème que j’ai eu le mois dernier. »
Je savais que le « petit problème » avait quelque chose à voir avec un long week-end pendant lequel Marilyn avait précipitamment quitté la ville. Le lendemain de son départ, Katya avait reçu un coup de fil au milieu de la nuit et elle était partie, sans me dire ni pourquoi, ni où elle allait, et quand elle était revenue, deux jours plus tard, elle avait l’air pâle, profondément ébranlée. J’avais eu beau le lui demander sur tous les tons, elle avait obstinément refusé de me dire de quoi il retournait. Cela dit, je soupçonnais le petit problème de Marilyn d’être un avortement qui avait plus ou moins mal tourné.
« Et puis je me suis débarrassée de cette infection aux sinus qui ne voulait pas passer, poursuivait Marilyn. Le studio et M. Cukor m’ont dit que j’étais une paresseuse d’avoir manqué toutes ces journées de tournage. Avec eux, on n’a même pas le droit de prendre froid, apparemment. Et puis, ils ont fait entendre que j’étais mentalement dérangée parce que je ne savais pas mon texte, alors que j’étais tellement malade que je ne pouvais pas retenir une pensée dans ma tête. Mais mon esprit est tellement acéré et concentré, maintenant. Je t’ai dit que j’apprenais Shakespeare par cœur ? Et j’ai perdu ma mauvaise graisse, tu l’as dit toi-même. Je suis plus mince et plus en forme que je ne l’ai jamais été de ma vie. J’arrive même à dormir presque toute la nuit. Oh, Kat, tu n’imagines pas le bien que ça fait de dormir.
— Mais de quoi parle-t-elle ? Qu’est-ce que tu lui as donné ? » ai-je redemandé à Katya.
Elle ne m’a pas répondu, mais Marilyn a fouillé dans l’encolure de sa robe et en a extirpé une chaîne d’argent au bout de laquelle pendouillait un petit pendentif vert bouteille, de la taille de l’ongle à peu près. Je me suis penché pour le regarder de plus près et j’ai vu que c’était un petit flacon en forme de crâne humain, avec une espèce de minuscule bouchon. D’étranges marques étaient gravées sur le verre. On aurait vaguement dit des runes.
« C’est drôle, comme nom, l’autel d’ossements, a dit Marilyn. On dirait un nom sorti d’un film d’horreur de série B. Et puis je me suis dit que le squelette, c’était notre structure interne, comme les poutres d’acier d’un gratte-ciel, et l’autel d’ossements, ça vous fait vous sentir fort de l’intérieur. C’est donc le nom idéal pour une chose comme ça. »
Je me suis alors détendu et j’ai lâché le poignet de Katya. Elle l’a serré contre sa poitrine en frottant les marques rouges que j’avais imprimées dessus, et je m’en suis voulu de lui avoir fait mal. Cette histoire d’autel d’ossements n’était qu’un de ces vieux remèdes de bonnes femmes russes dont elle parlait chaque fois que j’avais le malheur d’éternuer. Un gri-gri de sorcière que sa mère avait ramené de Sibérie avec elle. Des yeux de triton et des poils de crapaud ou je ne sais quelle bêtise, peut-être additionnés d’une pincée de cactus du genre peyotl pour vous remonter le moral.
On pouvait faire confiance à Marilyn, me disais-je, pour gober le truc tout rond. Am stram gram, et voilà qu’elle s’était fourré dans la tête que c’était de la magie et elle avait décidé d’en faire une affaire fédérale. Au sens propre du terme.
Sauf que ce n’était pas le genre de chose qu’on pouvait refiler au président des États-Unis sans se retrouver avec toutes sortes d’agences du gouvernement au cul. Pas étonnant que ma pauvre Katya ait eu la trouille de sa vie ; elle voyait probablement d’ici les services secrets lui tomber sur le paletot en brandissant des menottes et des mandats d’arrêt.
Mais elle semblait avoir repris le dessus, et j’ai été soulagé de voir qu’elle retrouvait ses couleurs. Même le pli inquiet entre ses sourcils avait disparu.
Elle a passé son bras autour de la taille de Marilyn et l’a serrée contre elle.
« Tu as trop bon cœur, parfois même trop pour ton propre bien. Mais tu devrais ranger ça, maintenant, avant que quelqu’un dans le restaurant commence à se faire des idées, aille raconter ça dans les journaux, et que demain la nouvelle que tu deales de l’héroïne fasse la une de tous les tabloïdes. »
Marilyn a eu un petit rire et a rangé la minuscule bouteille de verre entre ses seins. Et moi, comme un imbécile, je me suis dit que c’était la dernière fois que je voyais l’amulette, ou que j’entendais parler de l’autel d’ossements.
Plus tard, nous étions tous les trois sous l’auvent rouge du restaurant en attendant que le voiturier nous ramène notre voiture.
J’ai regardé le carrefour de Hollywood et Vine ; les enseignes au néon vibraient dans l’air immobile, les trottoirs bourdonnaient de vie. Une Cadillac décapotable avec de gigantesques ailerons est passée, la radio beuglant « The Loco-Motion » de Little Eva. Elle était pleine de filles aux cheveux crêpés, avec des pulls moulants et des rêves de gloire plein les yeux, et j’ai pensé à une chose que Marilyn avait dite un jour : Hollywood était un endroit où on vous payait mille dollars pour un baiser, et cinquante cents pour votre âme.
Je me suis retourné alors pour les regarder, Katya et elle. Elles s’étaient un peu écartées et elles bavardaient, leur deux têtes toutes proches, et je me suis interrogé encore sur leur étrange amitié. Elles étaient liées par quelque chose, une chose qui allait au-delà de la solitude de Marilyn et de la loyauté exacerbée de ma femme, mais ma vie en aurait-elle dépendu que je n’aurais su mettre le doigt sur ce que c’était. Je suppose qu’il y a des mystères en ce bas monde qui défient toute explication.
J’ai entendu Marilyn dire :
« Non, Kat, je ne regrette rien, rien du tout, et le lampadaire a fait briller une larme sur son visage. Je sais, c’est ce que je dis toujours, mais je le pense vraiment. C’est juste que ç’aurait été chic qu’on puisse être ensemble, John et moi, non ? »
Katya avait les yeux brillants de larmes, elle aussi.
« Ça ne pouvait pas être, chérie. C’est le président, sa vie ne lui appartient pas. Mais tu sais que tu l’as rendu heureux. »
Marilyn a eu un profond soupir, elle s’est mordillé la lèvre.
« C’est juste que… ce qu’on peut se sentir seule, hein ? »
Je l’ai regardée, et je dois dire que j’ai éprouvé une pointe de tristesse, moi aussi. J’ai eu un élan d’affection pour elle, à cet instant. J’aimais le noyau de courage que je voyais en elle, mais je m’interrogeais sur sa résilience.
C’est alors qu’un ronronnement a attiré mon attention. Mon Impala est apparue le long du trottoir. Un gamin avec des taches de rousseur et de grandes oreilles en est descendu, est allé ouvrir la portière côté passager et s’est fendu d’une révérence et d’un sourire timide à l’intention de Marilyn. Elle lui a lancé en retour un sourire éblouissant et puis a commencé à entrer dans la voiture, avant de se redresser et de lever les yeux vers le ciel. Elle a indiqué le toit de tuiles rouges du restaurant, son enseigne au néon, et la lune, grosse et pleine, qui semblait posée tout en haut.
« Regardez la lune, a-t-elle dit. Tellement énorme, et ronde, et jaune, exactement comme dans les films. Elle est presque trop parfaite, non ? Peut-être qu’on devrait mourir juste là, maintenant, parce que toutes les lunes qu’on verra après n’arriveront jamais à égaler celle-ci. »